lundi 15 mars 2010    


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M.Maurin, du CRESS : "Plus on s'enfonce sous les eaux du lac et plus on remonte dans le temps"

Bernard Maurin, Président du CRESS

Les fouilles du lac de Sanguinet, une aventure vieille de plus de 30 ans

Alors que le Musée du Lac de Sanguinet vient de rouvrir ses portes avec une nouvelle muséographie, Bernard Maurin, Président du Centre de Recherche et d’Etude Scientifique de Sanguinet (CRESS) revient sur 30 ans d’aventure archéologique. Il nous raconte le lancement des fouilles, la particularité de l’archéologie sous-marine ainsi que l’histoire du lac liée à la formation du cordon dunaire.

Pour en savoir plus sur la deuxième vie du Musée de Sanguinet, cliquez ici.


Depuis quand le CRESS fouille-t-il le lac de Sanguinet ?

L’association a été créée en 1976 pour s’intéresser au patrimoine archéologique qu’il pouvait y avoir dans ce lac. Les fouilles archéologiques sont toujours soumises à autorisation, du propriétaire du site, qui est ici la commune, et également du Ministère de la Culture. Il faut pour les obtenir faire chaque année un rapport des données et un programme pour l’année à venir. Depuis 30 ans, ce qui est assez exceptionnel, le site archéologique fonctionne avec les autorisations. Le Ministère de la Culture et le Conseil Général des Landes nous offrent les moyens d’effectuer ces fouilles grâce à des subventions.
La plupart des fouilles archéologiques qu’il y a actuellement en France sont des fouilles de sauvetage. Elles ont lieu quand on tombe sur des vestiges lorsque l’on construit un immeuble, un parking ou autre. Aussitôt, on bloque tous les travaux. Les fouilles vont alors être faites dans un délai très court, parce que des intérêts économiques sont en jeu. Tandis que là, ce n’est pas le cas. Dans la mesure où les sites ont disparu sous les eaux du lac, la nature s’est chargée de les conserver et nos travaux ne perturbent ni ne gênent personne. Aucun entrepreneur ne s’intéresse au fond du lac, c’est la raison pour laquelle on est établi dans la durée.

Comment en est-on venu à fouiller ce lac ? Des textes faisaient mention de lieux d’habitation ?

Depuis de nombreuses années, comme un peu partout en France et en Europe, des vestiges du passé sont découverts. Sur les bords du lac, on trouve de nombreux fragments de poterie et des silex taillés. On sait par ailleurs qu’une voie romaine, la voie littorale, passait dans notre région au 1er siècle avant JC. Elle partait de Bordeaux et traversait des zones lacustres, comme Sanguinet, où il y avait une station qui s’appelait Losa. On en avait oublié les traces. Le seul souvenir qu’on en avait vient d’un texte antique dont on ne connaît que des copies médiévales : l’itinéraire d’Antonin.
On en a également une trace à la fin du XVIIIème siècle, lorsque les cartes de Cassini ont été réalisées. Ce géographe employait une armée d’ingénieurs géographes qui allaient dans les régions pour faire des relevés topographiques. La personne en charge du secteur a laissé des carnets dans lesquels elle raconte que les gens qui habitaient au bord du lac de Biscarrosse-Parentis, lui ont dit que sous les eaux, il y avait un chemin.

Comment est-on passé de ces quelques traces dans des textes anciens aux fouilles ?

Sachant tout cela, on s’est dit : s’il y a quelque chose, il faut aller voir. La plongée sportive née dans les années 1950 s’était améliorée. Dans les années 70, des gens de Sanguinet qui s’intéressaient à l’histoire locale, et en particulier Paul Capdevielle, Docteur en biologie, ont contacté des plongeurs bordelais. Ils sont venus et ont plongé, sans autorisation de fouilles, en face des plages de Sanguinet. Ils ont trouvé immédiatement, à moins de 100 mètres du bord, sur des fonds entre 5 et 7 mètres seulement, les vestiges d’un petit temple, un Fanum. Ils ont trouvé beaucoup d’objets, des céramiques sigillées. Entre 1970 et 1976, ils sont venus régulièrement. On a trouvé tous leurs relevés, mais pas les objets. C’est le sort de tous les sites, il y a un pillage au départ. C’est en 1976 que Paul Capdevielle a fondé cette association avec des plongeurs. Ils ont obtenu leur première autorisation de fouiller, 1m², en 1977. La quantité de vaisselle de céramique trouvée était impressionnante. Les vestiges ont été remontés et ont permis de dater le site. Ca a été le point de départ. L’année suivante, les autorités archéologiques de la DRAC (Direction régionale des Affaires culturelles) ont trouvé que c’était intéressant et ont donné l’autorisation de prospecter le site gallo-romain.

Combien de sites avez-vous découvert ?

Quatre au total. Plus on s’enfonce sous les eaux du lac et plus on remonte le temps.
A 5-7 mètres, on trouve le site de la période gallo-romaine, qui part du 1er siècle avant JC et qui va jusqu’au 4ème siècle après JC.
A 8 mètres, il y a un habitat de l’âge du fer qui commence 750 ans avant JC pour se terminer à l’époque gallo-romaine.
A 12-13 mètres, le site de Put-blanc, date du début de l’âge du fer.
A 16-17 mètres, le plus vieil établissement remonte à l’âge du bronze, qui va de 2000-1800 avant JC à 750 avant JC.

Les pièces maîtresses du Musée du Lac sont des pirogues. De quelles époques datent-elles ? Pirogues

Elles datent de différentes époques. On a par exemple retrouvé une pirogue du XVIIème siècle. La plus ancienne est du bronze moyen, en gros, 1300-1500 avant JC, c'est-à-dire l’époque de Ramsès II. On a trouvé au total 34 pirogues. On en a sorti 2 qui sont au musée. On a toute l’histoire de la navigation sur le lac de Sanguinet pendant une période de plusieurs millénaires !

Ces découvertes prouvent que le lac n’a pas toujours été là…

En effet, l’intérêt de ces sites, c’est qu’ils nous apportent des renseignements sur les hommes, sur les différentes époques, mais également sur la formation du lac. En partant du principe simple que quand les hommes vivaient à un endroit, le lac était plus bas, on arrive, en datant des éléments à plusieurs profondeurs, à faire une chronologie de la montée des eaux. On est partis en face de Sanguinet et on se dirige vers l’océan, directement plein ouest. Et là, il y a sous les eaux, la vallée de la rivière. Le lac a une forme triangulaire. C’est la forme de tous les lacs de retenue.

Quelles ont été les conséquences de la formation du cordon dunaire ?

Le lac qui fait maintenant 58km², 11km d’est en ouest, 10 km du nord au sud -ce qui en fait l’un des plus vastes plans d’eau français- s’est formé en 3000 ans. Il y avait dans un premier temps un estuaire. Ensuite, le cordon de dune a commencé à se mettre en place, mais le cours d’eau continuait à se déverser. Des lagunes se sont formées à l’arrière. Les eaux ont continué à monter car l’écoulement se faisait de plus en plus difficilement. Sous Charlemagne, le lac a atteint sa dimension actuelle. Cette montée des eaux s’est accompagnée d’une migration humaine. Ce ne sont pas des mouvements brutaux, c’est une montée progressive. Quand les zones sont devenues humides, avec des lieux de pâtures impraticables, les habitants sont montés de quatre à cinq mètres au dessus du niveau de l’eau, pensant être tranquilles...

Pourquoi s’installer si proche de l’eau ?

La Gourgue, c’était un gros ruisseau, ce n’était pas la Garonne ! Ils se sont installés dans des zones humides, certainement dans un souci de protection. Les quelque 100 pieux qu’on a retrouvés sur le dernier site font penser à une structure sur pilotis. Par ailleurs, vu la taille des pirogues, elles pouvaient peut-être remonter sur la Gourgue, mais certainement pas y faire demi-tour, donc ce n’était pas une voie de navigation. Ces pirogues ont navigué sur le lac en formation, qui était en contact avec l’océan. Nous émettons l’hypothèse qu’elles allaient sur la mer. C’est pour cela que nous avons reproduit une pirogue. Au Courant d'Huchet, nous avons prouvé qu'elle pouvait fort bien aller sur l’océan quand les conditions climatiques n’étaient pas trop dures.

Quelles sont les particularités de cette fouille sous les eaux ?

Elles demandent une infrastructure technique assez importante. On a une barge de recherche. Et nous sommes les dinosaures de l’archéologie, une espèce en voie de disparition ! Nous ne sommes pas des archéologues professionnels. Ces derniers, qui dépendent directement des services de la culture, font toutes les fouilles de sauvetage. Moi, j’étais prof d’histoire, je m’intéressais à la chose, mais je n’étais pas particulièrement archéologue et spécialiste de cette période. Je le suis devenu sur le tas.

Musée Vous avez découvert dans le lac de nombreux objets, dont de très petites pièces de monnaie. Comment faites-vous pour les retrouver dans la vase ?

Quand le vent souffle, il génère des courants de surface qui vont d’ouest en est. Quand un courant se crée dans une masse d’eau, il y a un contre-courant au dessous, qui est va de l'est vers l’ouest. C’est un mouvement permanent. Les plongeurs le voient très bien : un jour de grand calme, le lac est immobile, donc quand au fond de l'eau ils soulèvent un peu de vase, ils en sont tout de suite enveloppés. Le jour où il y a du vent, quand ils soulèvent un peu de vase, elle s’en va. Les périodes de calme absolu sont rares, comme celles de très grand vent. Il suffit donc que le plongeur se mette dans le bon sens, pas face au courant. C’est un entrainement tout ça. Ce qui est extraordinaire, c’est que les sédiments, qui se déplacent en permanence, transitent vers les zones les plus basses, vers le lit de la rivière. Les sites, qui se trouvent sur les pentes, sont balayés en permanence. Sur les éléments archéologiques, il n’y a donc pas d’accumulation.

Combien de plongeurs-archéologues êtes-vous ?

Beaucoup de monde s’est succédé depuis le début. Il n’a jamais manqué de plongeurs. Comme ce sont des bénévoles, on plonge tous les samedis matins de début mars à fin novembre. A la profondeur où l’on plonge, les bouteilles nous donnent environ 1 heure d’autonomie. Le plus long est d’aller sur le site en bateau, de s’équiper et de revenir. On a entre 5 et 10 plongeurs, selon les disponibilités des gens. On a un ingénieur qui travaille chez Veritas, un proviseur de lycée professionnel, des techniciens de l’IUT de Bordeaux, des ouvriers de Dassault, des militaires, des gens de tous horizons. Ils aiment la plongée, et ils ont trouvé là une motivation nouvelle. Regarder des poissons, c’est intéressant un moment, mais ça lasse.

Pensez-vous que l’on puisse découvrir d’autres sites ?

On a fait de la vallée notre fil conducteur, en partant du principe que les hommes s’étaient installés le long de la rivière. Jusque là, il a été prouvé que l’on ne s’était pas trompé. Mais ça ne veut pas dire qu’ils ne se sont pas installés ailleurs.

Présenter vos découvertes dans ce musée complètement repensé, est-ce pour vous une fierté ?

Présenter au public, c’est un but des fouilles archéologiques, parce que fouiller c’est détruire. Ce patrimoine n’apppartient pas à l’archéologue, il appartient à la collectivité, à tous. On a fait d’ailleurs une convention avec Sanguinet. Normalement, quand vous découvrez quelque chose, elle vous appartient par moitié, et par moitié au propriétaire du lieu. Si on appliquait ce système, on ne pourrait jamais faire un musée et la commune nous dirait : « mais enfin, vous nous volez notre patrimoine ! » Tout ce qu’on trouve, ça appartient à la commune. Nous, on en fait l’exploitation scientifique.

 
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